Le point sur le lien complexe entre les politiques et la règlementation dans la prise de décisions en matière d’énergie au Canada

Le Canada fait face à d’importants défis et devra prendre des décisions cruciales en ce qui concerne la régie d’un système énergétique du XXIe siècle, comme le confirme la controverse qui perdure quant au choix du site de parcs éoliens, de pipelines, de nouveaux projets d’hydroélectricité et de lignes de transport d’électricité; les tensions entre le mouvement sur le changement climatique et d’autres objectifs énergétiques comme le développement des sables bitumineux, la compétitivité et la capacité de payer des consommateurs, la mise en œuvre de la fracturation et la réforme de l’Office national de l’énergie, pour ne nommer que ceux-ci. La plupart des démocraties industrialisées font face à de telles controverses, mais il est permis de croire que le profil énergétique unique du Canada rend ces difficultés encore plus complexes.

L’un des éléments clés d’un système énergétique moderne est la relation entre les décideurs politiques et les responsables de la règlementation dans un contexte de prise de décisions publiques. Le présent article évalue de façon générale les défis auxquels le Canada est confronté dans ce domaine – à l’intérieur de et entre les niveaux provincial/territorial et fédéral – et explore différentes options pour les systèmes existants. Il traite également d’importantes questions qui influent sur cette relation ou qui en dépendent, dont la participation des Autochtones et du public et les processus de collaboration. Il part de l’idée que la restructuration de nos systèmes de politiques et de règlementation exigera une réforme éclairée, afin que le Canada puisse maintenir certains aspects du système qui sont efficaces, tout en améliorant ceux qui en ont besoin. L’analyse mise sur les résultats d’un atelier de deux jours qui a eu lieu en juin 2017 à l’Université d’Ottawa et auquel a participé toute une brochette de responsables de haut niveau du gouvernement, d’organisations autochtones, de l’industrie, d’ONGE et du milieu universitaire.

Cette étude traite principalement de la relation entre les décideurs politiques et les responsables de la règlementation et des rôles de ceux-ci. Dans ce contexte, les décideurs politiques sont définis comme des représentants élus au sein du pouvoir exécutif et du corps législatif qui édictent les politiques, conçoivent des organismes de règlementation et nomment les responsables de la règlementation, ce qu’ils font avec l’appui de la fonction publique, principalement par l’intermédiaire des ministères.

Par ailleurs, la règlementation est mise en application par des responsables nommés à cet effet et leurs organismes, avec un effectif professionnel spécialisé. En règle générale, ils concentrent leurs activités sur des procédures impartiales de nature probatoire, n’ayant généralement aucun lien de dépendance avec le niveau politique. Les entités chargées de la règlementation au Canada ainsi qu’au sein des différents juridictions sont très variées en fait de portée, de ressource, de structure, de processus, d’indépendance et de responsabilités.

Le présent article fait partie d’un plus vaste volet de recherche sur les pouvoirs publics dans le cadre du projet Énergie positive, et est en quelque sorte un prolongement détaillé du document System under Stress (système en crise) publié au début de l’année 2017. Ce document décrit trois facteurs cruciaux à considérer dans la prise de décisions énergétiques au Canada. 1. Qui décide? Le rôle des autorités locales et comment concilier les intérêts locaux avec les plus vastes intérêts régionaux, provinciaux et nationaux1; 2. Le lien complexe entre les politiques et la règlementation (le présent article) et 3. Comment décider? Information, capacité et participation aux processus décisionnels (à venir).

System under Stress décrit plusieurs domaines de tension au niveau des relations entre politiques et règlementation. Premièrement, il définit la ligne de démarcation entre les politiques et la règlementation sur le plan du fond et de la procédure, ce qui comprend la tension entre l’indépendance règlementaire et la communication et l’interaction nécessaires entre les décideurs politiques et les responsables de la règlementation. Deuxièmement, il délimite la gouvernance qu’exercent les décideurs politiques sur les responsables de la règlementation. Troisièmement, il fait état des défis de planification qui émergent de plus en plus souvent entre les grands cadres stratégiques et les dispositions règlementaires détaillées. Pour terminer, il fait mention du manque de clarté dans le rôle et la place des gouvernements autochtones dans le lien entre les politiques et la règlementation.

L’article est fondé sur une longue série d’engagements et d’études réalisés à ce jour dans le cadre d’Énergie positive, ce qui comprend une importante étude menée par Canada West Foundation, une revue de la documentation clé, de références d’études de cas et d’entrevues d’experts, ainsi que de données d’enquêtes quantitatives tirées d’études de cas réalisées en 2016. Il bénéficie également de la contribution considérable de l’équipe de recherche d’Énergie positive, en collaboration avec des hauts dirigeants du gouvernement, de l’industrie, d’intérêts autochtones et d’ONGE dans le cadre de processus d’examen et d’un atelier de deux jours tenu à l’été 2017. Une série détaillée de huit recommandations découlant d’une analyse plus vaste du document est comprise dans le reste du sommaire ci-dessous.

Nouveaux défis uniques dans la Régie de l’énergie

Il y a deux conditions sous-jacentes essentielles qui ont une incidence notable sur toute discussion concernant les défis qui sous-tendent la relation entre politiques et règlementation. Premièrement, la régie de l’énergie pose un plus grand défi aujourd’hui que dans le passé. Il est largement prouvé que de nouveaux défis ont émergé dans la régie de l’énergie. Les changements sociaux et technologiques ont créé de nouvelles attentes pour les processus de règlementation. On a de moins en moins confiance en les organismes gouvernementaux et la plupart des institutions. Les effets cumulatifs des différentes activités énergétiques augmentent. Et des défis complexes comme la réconciliation avec les peuples autochtones, des « problèmes épineux » comme le changement climatique et la complexité croissante des marchés sont de plus en plus passés au premier plan.

Des études entreprises par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, en plus d’une pléthore de travaux d’érudition, attestent tous d’autres défis à entrevoir2. Ceux-ci comprennent de nouvelles préoccupations économiques et sociales au sein des processus de règlementation et le défi que posent les mandats conflictuels, par exemple en étant plus réceptifs à l’industrie règlementée mais moins vulnérables aux influences externes3. La complexité des marchés a également augmenté, dans le domaine juridique ainsi qu’au niveau de la technologie. Les données sur l’opinion publique font également état d’un manque de confiance croissant dans les organismes de règlementation et d’un taux d’insatisfaction accru avec les processus décisionnels, ce qui a mené à la mise en œuvre de réformes et d’évaluations, dont le processus de modernisation de l’Office national de l’énergie4.

Deuxièmement, l’élaboration de politiques et la règlementation en matière d’énergie ont des caractéristiques uniques qui les rendent plus difficiles et complexes sur le plan politique que bon nombre d’autres domaines de la règlementation. L’énergie évolue sous une contrainte « triple » d’impératifs commerciaux et économiques, de protection de l’environnement et de préoccupations quant aux différentes formes de sécurité5. Par exemple, le type et la situation des marchés de l’énergie varient grandement. Ils comprennent des hybrides de la règlementation de monopole et d’une pure concurrence du marché à l’échelle de la chaîne d’approvisionnement, ainsi que dans toute forme d’approvisionnement et d’infrastructure énergétiques. Des subsides complexes et distincts sont en jeu, et certaines formes d’énergie (p. ex. l’électricité) doivent constamment être équilibrées en temps réel. Pour terminer, de récentes réponses du milieu universitaire et du public ont ajouté un quatrième impératif d’acceptabilité ou d’équité sociale à cette série compliquée de contraintes6.

Meilleures pratiques

Diverses meilleures pratiques glanées des pratiques nationales et internationales devraient être prises en considération dans le contexte canadien. Les décideurs politiques doivent créer, concevoir et financer de forts organismes de règlementation, avec leurs règles de fonctionnement essentielles7. La nécessité de mettre en œuvre un bon nombre des meilleures pratiques résumées ci-dessous au sein de ces structures doit être incorporée dans la conception règlementaire. Deuxièmement, les décideurs politiques doivent aussi assurer la surveillance de ces organismes de règlementation, et troisièmement, ils doivent élaborer les politiques qui guideront les actions des organismes de règlementation. Idéalement, l’élaboration des politiques repose sur l’interaction entre les décideurs politiques et les responsables de la règlementation; en retour, les responsables de la règlementation doivent contribuer au processus d’élaboration de politiques, plus particulièrement dans les domaines où leur expertise et leurs connaissances des conditions sur le terrain seront utiles. Pour terminer, une bonne partie de l’élaboration et de la mise en œuvre de règlements, bien que celles-ci relèvent du responsable de la règlementation, ont pour effet de produire des résultats de facto en matière de politique.

Une préoccupation de taille dans la relation entre politiques et règlemetnation concerne l’indépendance règlementaire, qui est liée à la nécessité d’assurer une intégrité procédurale et le rôle d’arbitre que jouent les organismes de règlementation8. Alors que les décideurs politiques évoluent dans un système politique et doivent tenir compte de valeurs et d’intérêts divergents, les organismes de règlementation doivent être à l’abri d’intérêts à court terme et partisans afin de rendre des décisions de façon indépendante au moyen de preuves établies dans le cadre d’analyses d’experts et éclairées sur le plan technique, tout en respectant les mandats généraux des politiques en vertu desquelles ils évoluent, la règle de droit et l’intérêt du public.

Les préoccupations concernant l’intégrité procédurale surviennent lorsque la politique interfère dans les processus de règlementation ou lorsque les décideurs politiques altèrent les décisions règlementaires après coup. Des préoccupations parallèles sont soulevées lorsqu’il y a une influence indue dans la prise de décisions règlementaires par des tiers (l’industrie, les groupes d’intérêt) ou qui mène à la perception ou à la réalité d’un capture règlementaire (lorsqu’un organisme de règlementation est partial on dit qu’il est capturé par l’industrie ou par des groupes d’intérêt). Les décisions et les processus objectifs et indépendants sont essentiels à une règlementation efficace. L’expérience canadienne a démontré qu’il y avait des lacunes dans ces domaines9. Toutes ces préoccupations surviennent dans un contexte dans lequel les organismes de règlementation doivent régulièrement interagir et communiquer avec le gouvernement, des entités règlementées, des parties intéressées et le public. R1. Améliorer l’interaction et le dialogue entre les décideurs politiques et les responsables de la règlementation dans les circonstances et les secteurs de compétence pertinents tout en maintenant une indépendance règlementaire appropriée.

Gouvernance et responsabilité. Un ensemble imposant de littérature savante et technique décrit la pléthore d’attentes optimales de gouvernance et de responsabilité qui accompagne la préoccupation en matière d’indépendance règlementaire. L’OCDE décrit un bon nombre de meilleures pratiques (relativement évidentes) qui sont résumées ci-dessous10. Plusieurs aspects de ces questions sont également abordés plus en détail plus loin dans l’article :

 

  • Responsabilités claires pour les ministres
  • Articulation claire des objectifs stratégiques
  • Un organisme national de surveillance pour la règlementation
  • Évaluation de l’efficacité règlementaire avant la mise en œuvre
  • Principes de gouvernement ouvert : transparence, clarté, participation, intérêt public, langage simple
  • Cohérence règlementaire
  • Intégration des approches règlementaires dans l’ensemble des territoires de compétence et des ordres de compétence (national, provincial, régional, local)
  • Échange de renseignements entre tous les organismes et tous les ordres de gouvernement et organismes de règlementation

 

La clarté est essentielle à une bonne régie. Les décideurs politiques et ministères ont besoin de responsabilités claires et bien articulées. Les objectifs stratégiques et les politiques ont besoin d’un certain degré d’intelligibilité et de détail pour assurer une bonne orientation de la règlementation, ce qui a été particulièrement problématique dans l’élaboration d’une politique nationale claire an matière d’énergie. Même lorsque des politiques énergétiques existent au Canada (et similairement aux États-Unis), elles sont notoirement limitées dans leur portée (par exemple, les politiques énergétiques provinciales sont souvent limitées aux réseaux électriques) et souffrent souvent d’un manque de clarté ou de cohérence interne. Deuxièmement, les décideurs politiques évitent souvent d’élaborer des politiques détaillées sur des questions controversées. C’est pourquoi les détails à savoir comment le Canada s’y prendra pour concilier ses obligations en matière de climat avec d’autres objectifs énergétiques essentiels comme le développement des combustibles fossiles, le développement durable, l’accessibilité de l’énergie et l’égalité des consommateurs sont encore vagues. Dans le même ordre d’idées, il y a peu de clarté quant à savoir comment on compensera le fardeau imposé aux communautés locales par les avantages publics nationaux du développement énergétique. R2. Intégrer des objectifs stratégiques clairs (avec des mécanismes de marché) dans le processus de règlementation.

L’OCDE suggère également qu’un organisme quasi-indépendant soit mis sur pied pour surveiller, évaluer et guider les pratiques de règlementation aux niveaux fédéral et sous-fédéral. Un tel organisme devra probablement fournir des rapports sur l’efficacité règlementaire, les meilleures pratiques et les activités d’un secteur de compétence. Il devra peut-être aussi voir à la cohérence règlementaire entre les différents secteurs de compétence ainsi que dans l’ensemble des organismes de règlementation.

La structure en soi des organismes de règlementation peut être conçue de façon à renforcer l’impartialité. Cela peut comprendre des lignes directrices pour la représentation du conseil ou des seuils ou des exigences concernant l’industrie, l’environnement, les intérêts des consommateurs, diverses représentations idéologiques, etc. afin d’assurer un équilibre, tout en mettant l’accent sur l’expertise scientifique. De solides arguments peuvent être faits pour une coordination et des échanges renforcés et l’élaboration de lignes directrices qui reflètent les circonstances canadiennes; ainsi que pour un transfert vigoureux de ces principes dans le débat public au Canada. R3. Mettre en œuvre une évaluation ex-ante et ex-post continue de la règlementation, de la conception de règlements, de la conception d’institutions et de l’efficacité des règlements. La mise en place d’institutions ou de mécanismes formels pour ce faire renforcerait ce processus11.

Les 6 c : Communication, cohérence, complet, cumulatif, capacité, collaboration. Les meilleures pratiques plus avancées sont axées sur les 6 c. Deux de ces éléments (communication et collaboration) sont particulièrement pertinents pour le Canada.

L’un des éléments les plus importants des relations entre politiques et règlementation est l’interaction et l’échange d’information. En l’absence d’une bonne communication, la règlementation peut être inefficace, les processus peuvent être partiaux ou incomplets, et le public peut perdre confiance. La communication peut se manifester de maintes façons :

  1. Les décideurs politiques peuvent communiquer des objectifs clairs aux organismes de règlementation.
  2. Les interactions entre les organismes de règlementation et les décideurs politiques devraient avoir lieu régulièrement.
  3. Les organismes de règlementation doivent correspondre avec d’autres organismes de règlementation.
  4. Les décideurs politiques et les organismes de règlementation doivent échanger les renseignements accessibles et pertinents avec le public et toutes les parties intéressées dans leurs processus.

R4. Assurer une communication améliorée et efficace des renseignements sur les responsabilités et les processus de règlementation et de surveillance avec le public. S’assurer que cela se produit avec (et entre) les décideurs politiques, les organismes de règlementation et les promoteurs.

La documentation plaide également en faveur d’une cohérence règlementaire : les différents organismes de règlementation et secteurs de compétence (fédéral-provincial; d’une province à l’autre) devraient être régis par des politiques qui assurent un certain niveau d’intégration, d’harmonisation ou de coordination, ce qui n’est pas la même chose que l’uniformité, qui elle n’est ni possible, ni souhaitable, surtout dans le contexte du fédéralisme, mais il s’agit d’un argument à considérer en ce qui concerne les interactions règlementaires dans l’ensemble du contexte des différents types de marchés, et des différentes provinces. R5. Renforcer l’engagement à l’égard de la cohérence règlementaire entre les institutions et les sphères de compétence.

Les décideurs politiques et les organismes de règlementation ont tous deux besoin d’orientation stratégique et de processus de règlementation complets et cumulatifs. Les politiques doivent tenir compte de tous les points de préoccupation et comprendre une surveillance règlementaire de l’incidence qu’aura sur la règlementation une politique donnée ou une forme ou un secteur particulier de développement12. Par exemple, dans le contexte du choix du site de grands projets, cela peut comprendre tous les aspects des impacts environnementaux (air, sol, santé, produits toxiques, bassin visuel, utilisation des ressources, etc.), des répercussions sur les communautés, de la sécurité, des risques futurs, de la restauration, de la cohésion ou de la qualité communautaire et sociale, des avantages et des répercussions économiques, y compris la compétitivité, l’investissement et l’innovation, et des effets et des risques cumulatifs de la mise en œuvre de projets multiples13. R6. S’assurer que la surveillance règlementaire est complète et cumulative, tout en compensant les répercussions locales par un engagement à l’efficacité économique et aux résultats pour le bien public.

Pour terminer, en ce qui concerne la capacité, il faudra un niveau approprié d’appui pour une règlementation efficace. Cela veut dire que les décideurs politiques et le gouvernement doivent effectivement former, soutenir et financer les institutions chargées de la règlementation afin qu’elles puissent effectuer leur travail avec expertise et en temps opportun. R7. S’assurer que les institutions chargées de la règlementation ont les capacités appropriées : financement et accès à de hauts niveaux de capital humain et d’expertise pour assurer une règlementation efficace.

Défis uniques et pratiques à venir

Le Canada fait face à de nombreux défis uniques dans sa prise de décisions en matière d’énergie : Projets linéaires

  1. Autorité autochtone
  2. Clarté des politiques
  3. Compréhension du public

Deux de ces éléments, les projets linéaires et les droits des Autochtones sont des sources de préoccupation particulières pour le Canada. La superficie du Canada et le fait que de grands projets d’hydroélectricité et de combustibles fossiles sont réalisés dans des régions éloignées signifient que les projets linéaires à long terme peuvent être plus fréquents au Canada et qu’ils sont essentiels au succès du système énergétique.

Deuxièmement, les droits des Autochtones occupent une place unique au Canada par suite des récentes décisions judiciaires confirmant les obligations issues de traités et la nécessité de plus hauts niveaux de participation et de considération. Ces droits sont même plus importants compte tenu des centaines d’autorités autochtones au Canada et du fait que tant de ressources et d’infrastructures énergétiques se retrouvent sur ou sous des territoires ancestraux, ou traversent ceux-ci. Plusieurs des « C » nous amènent aux pratiques à venir qui pourront nous aider à y faire face (communication, clarté et collaboration).

Les projets linéaires comme les lignes de transport d’électricité et les pipelines posent un défi particulier parce qu’ils touchent un si grand nombre de secteurs de compétence et de communautés, et parce qu’il est rare que les communautés dont le territoire est touché puissent toutes tirer profit des avantages que ces projets peuvent offrir14. La géographie particulière du Canada et son contexte d’économie énergétique ajoutent à ces préoccupations. Il faut donc tenir compte de l’équilibre entre le besoin national et les intérêts locaux, régionaux ou provinciaux. Toute une gamme d’approches innovatrices ont été utilisées avec un certain degré de succès et devraient être envisagées au Canada (et à l’étranger) pour les projets linéaires. Cela comprend la désignation de corridors de transport, les pouvoirs de choix du site d’installations de relève, les approches de partenariat et des engagements ciblés, pris tôt et complets. Des directives claires de la part des décideurs politiques sont nécessaires pour ces formes d’infrastructure.

Les autorités autochtones et les droits des Autochtones au Canada sont complexes. Ils sont beaucoup plus reconnus que dans le passé, et comprennent des protections et des considérations juridiques uniques, et pour compliquer encore plus les systèmes décisionnels, ils varient grandement d’une région à l’autre du pays15. Dans certains cas, le statut juridique d’une communauté crée des tensions avec les notions traditionnelles de la relation entre politiques et règlemetnation. Les décideurs politiques doivent considérer de façon plus explicite les droits des Autochtones dans la conception et les activités règlementaires, y compris les formes de pratiques à venir en matière de gouvernance règlementaire (p. ex. les examens conjoints, l’élaboration conjoint et la cogestion ou les partenariats).

Compréhension et confiance du public. Le public comprend mal le processus de règlementation; on constate un haut niveau de scepticisme quant à sa validité et un manque de confiance accru dans le gouvernement. Ces derniers créent un mélange toxique pour le processus de règlementation. Le public peut manifester son mécontentement lorsque les processus de règlementation ne sont pas adéquats, s’il lui semble que des décisions sont prises dans l’arène politique ou s’il ne sait pas où exprimer ses préoccupations. Les conclusions de récentes études de cas d’Énergie positive/de la Canada West Foundation sur la satisfaction des communautés concernant la prise de décisions relatives aux projets énergétiques montrent de hauts niveaux de méfiance et d’inquiétude quant à l’indépendance des processus de règlementation16. Ce serait donc l’occasion pour les organismes de règlementation et les décideurs politiques de mettre en œuvre des pratiques à venir qui communiquent mieux ce qu’ils font et comment ils le font, en plus de déterminer et de renforcer les pratiques qui permettent d’accroître la confiance.

Processus de collaboration, avec limites. Il y a probablement un rôle important pour les processus de collaboration qui s’éloignent des rôles traditionnels des organismes de règlementation qui se limitent à l’arbitrage. De nombreuses preuves semblent suggérer que ces processus peuvent améliorer les chances d’obtenir des résultats plus favorables avec un plus haut niveau d’approbation de la part des parties intéressées et du public s’ils sont bien conçus et gérés17.

Les exemples de tels processus comprennent l’élaboration conjointe de règlements, la cogestion de la surveillance, l’encouragement des partenariats de coopération, les ententes sur les répercussions et les avantages ou la coproduction communautaire avec les promoteurs. Ces pratiques peuvent être utilisées dans divers contextes, que ce soit l’approbation de projets, la planification de réseaux d’électricité ou la surveillance des activités d’entreprises. Il importe de noter que ces pratiques nécessitent quand même des échéanciers, et bien qu’elles puissent améliorer les processus et le niveau de satisfaction, elles  ne satisferont peut-être pas toujours toutes les parties ou pourraient mener à un « non » au développement d’une infrastructure particulière.

R8. Élaborer des processus plus fluides et interactifs de collaboration accrue (qui demandent plus de temps et de ressources et une plus grande expertise) pour faire face aux défis particulièrement complexes que pose la gouvernance énergétique : projets linéaires, compétences autochtones, clarté des politiques nationales et confiance et compréhension réduites du public18.

Conclusion

De toute évidence, le Canada dispose d’un système efficace et robuste de gouvernance énergétique, mais il y a des points de préoccupation, plus particulièrement à une époque de grands défis dans l’arène énergétique. Le Canada aura surtout besoin de se concentrer sur les institutions de haute qualité au sein du lien entre la règlementation et les politiques. Les recommandations suivantes proposent une série de mesures que les provinces et le gouvernement fédéral pourraient prendre pour améliorer la relation entre politiques et règlemetnation, ainsi que les divers contextes sur lesquels elle influe.

  1. Améliorer l’interaction et le dialogue entre les décideurs politiques et les responsables de la règlementation dans les circonstances et les secteurs de compétence pertinents, tout en maintenant une indépendance règlementaire appropriée.
  2. Intégrer des objectifs stratégiques détaillés (avec des mécanismes de marché) dans le processus de règlementation.
  3. Mettre en œuvre une évaluation ex-ante et ex-post continue de la règlementation, de la conception de règlements, de la conception d’institutions et de l’efficacité des règlements. La mise en place d’institutions ou de mécanismes formels pour ce faire renforcerait ce processus.
  4. Assurer une communication améliorée et efficace des renseignements sur les responsabilités et les processus de règlementation et de surveillance avec le public. S’assurer que cela se produit avec (et entre) les décideurs politiques, les organismes de règlementation et les promoteurs.
  5. Renforcer l’engagement à l’égard de la cohérence règlementaire entre les institutions et les sphères de compétence.
  6. S’assurer que la surveillance règlementaire est complète et cumulative, tout en compensant les répercussions locales par un engagement à l’efficacité économique et aux résultats pour le bien public.
  7. S’assurer que les institutions chargées de la règlementation ont les capacités appropriées : financement et accès à de hauts niveaux de capital humain et d’expertise pour assurer une règlementation efficace.
  8. Élaborer des processus plus fluides et interactifs de collaboration accrue (qui demandent plus de temps et de ressources et une plus grande expertise) pour faire face aux défis particulièrement complexes que pose la gouvernance énergétique : projets linéaires, compétences autochtones, clarté des politiques nationales et confiance et compréhension réduites du public.

L’élaboration de politiques rationnelles et le respect de la règlementation s’inscrivent dans une tradition canadienne bien établie, mais de récentes tensions dans les systèmes de prise de décisions en matière d’énergie témoignent du besoin croissant de procéder à une réforme. Cela comprend l’importante relation entre les décideurs politiques et les organismes de règlementation. Les défis dans le contexte canadien sont considérables, mais si un investissement suffisant est fait dans des processus de « réforme éclairée », les perspectives pour l’amélioration du paysage de la prise de décisions en matière d’énergie, surtout en ce qui concerne les autorités publiques qui en assurent la surveillance, peut apporter d’importants avantages au Canada pour tous les impératifs énergétiques : l’économie, l’environnement, la sécurité et l’acceptabilité sociale. C’est dans ce sens que vont les recommandations.

 

* Le Dr Stephen Bird est professeur agrégé en science politique à Clarkson University (New York) et agrégé supérieur au Centre d’études en gouvernance et affilié de la faculté de recherche à Énergie positive à l’Université d’Ottawa. Contact : [email protected]

Ce document a bénéficié de la contribution du Groupe de recherche d’Énergie positive; un grand merci à Marisa Beck, Mike Cleland, Stewart Fast, Monica Gattinger, Rafael Ponce et Louis Simard. Merci aussi aux membres du Conseil consultatif d’Énergie positive pour leur examen. Je tiens également à remercier Patricia Larkin et Rafael Dezordi pour leur important travail d’édition. Pour terminer, ce document est grandement tiré d’un plus vaste ouvrage de recherche d’un nom similaire disponible à https://www.uottawa.ca/positive-energy/research-publications. Toute erreur est celle de l’auteur.

  1. Stewart Fast, Who Decides? Considering the Roles of Local and Indigenous Authorities in the Canadian Energy Decision-Making System, System Under Stress, Interim Report #1 (Ottawa : Université d’Ottawa, 2017), en ligne : <https://www.uottawa.ca/positive-energy/research-publications>.
  2. Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Recommandation du Conseil concernant la politique et la gouvernance règlementaires, Paris : OCDE, 2012, en ligne : <http://www.oecd.org/fr/gov/politique-reglementaire/Recommendation%20with%20cover%20FR.pdf>; Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), La gouvernance des régulateurs : Principes de bonnes pratiques de l’OCDE pour la politique de règlementation, Paris : OCDE, 2014, en ligne: <https://read.oecd-ilibrary.org/governance/principes-de-bonnes-pratiques-de-l-ocde-pour-la-politique-de-la-reglementation_9789264222649-fr#page1>; Banque mondiale et Public Utility Research Center (PURC) de la Florida University, « Theories of Regulation » (2012), Body of Knowledge on Infrastructure Regulation (BoKIR), en ligne : <http://regulationbodyofknowledge.org/general-concepts/theories-of-regulation/>.
  3. Malcolm K Sparrow, The Regulatory Craft: Controlling Risks, Solving Problems, and Managing Compliance, Washington, D.C. : Brookings Institution Press, 2000.
  4. Environnement et ressources naturelles Canada, « Moderniser l’Office national de l’énergie » (17 juin 2016), Gouvernement du Canada, en ligne : <https://www.canada.ca/fr/services/environnement/conservation/evaluation/examens-environnementaux/moderniser-office-national-energie.html>.
  5. Robert M. Lawrence et Norman I. Wengert, « The Energy Crisis: Reality or Myth: Preface » (1973) 410 The Annals of the American Academy of Political and Social Science ix–x; John M Deutch, The Crisis in Energy Policy, Cambridge, Harvard University Press, 2011; Jason Bordoff, « America’s Energy Policy – From Independence to Interdependence » (2016) 8 Horizons : J of Intl Relations and Sustainable Development 180.
  6. Monica Gattinger, « Canada–United States Energy Relations: Making a MESS of Energy Policy » (2012) 42:4 American Review of Canadian Studies 460, en ligne : <https://doi.org/10.1080/02722011.2012.732331>.
  7. OCDE, Recommandation du Conseil concernant la politique et la gouvernance règlementaires, supra note 2.
  8. Geoff Edwards et Leonard Waverman, « The Effects of Public Ownership and Regulatory Independence on Regulatory Outcomes » (2006) 29:1 J of Regulatory Economics 23, en ligne : <https://doi.org/10.1007/s11149-005-5125-x>; Louis Simard, « Effets et Évolution Des Instruments D’action Publique Participatifs: Le Cas de La Régie de L’énergie » (2014) 47:1 Canadian J of Political Science 159.
  9. Michael Cleland et al, « Une question de confiance : le rôle des communautés dans le processus de décision en matière d’énergie » (2016) 4:4 Publication trimestrielle sur la règlementation de l’énergie, en ligne : <http://www.energyregulationquarterly.ca/articles/a-matter-of-trust-the-role-of-communities-in-energy-decision-making>.
  10. OCDE, Recommandation du Conseil concernant la politique et la gouvernance règlementaires, supra note 2.
  11. Au Canada l’Association canadienne des membres des tribunaux d’utilité publique (CAMPUT) procède ainsi dans une certaine mesure, mais cela ne s’applique qu’à certaines formes de règlementation, une approche plus globale serait nécessaire.
  12. Riki Therivel et Bill Ross, « Cumulative Effects Assessment: Does Scale Matter?  » (2007) 27:5 Environmental Impact Assessment Rev, Special issue on Data Scale Issues for SEA 365, en ligne : <https://doi.org/10.1016/j.eiar.2007.02.001>; William A. Ross, « Cumulative Effects Assessment: Learning from Canadian Case Studies » (1998) 16:4 Impact Assessment and Project Appraisal 267, en ligne : <https://doi.org/10.1080/14615517.1998.10600137>.
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  17. Laura Nourallah, « Communities in Perspective: Literature Review of the Dimensions of Social Acceptance for Energy Development and the Role of Trust » (Ottawa, Canada : Université d›Ottawa, avril 2016), en ligne : <http://www.uottawa.ca/positive-energy/sites/www.uottawa.ca.positive-energy/files/positive_energy-community_social_acceptance_literature_review_0.pdf>; Lawrence Susskind, Sarah McKearnan et Jennifer Thomas-Larmer, The Consensus-Building Handbook: A Comprehensive Guide to Reaching Agreement, Thousand Oaks CA, Sage Publications, 1999); Margreet A. Frieling, Siegwart M. Lindenberg et Frans N. Stokman, « Collaborative Communities Through Coproduction Two Case Studies » (2014) 44:1 The American Rev of Public Administration 35, en ligne : <https://doi.org/10.1177/0275074012456897>; Liesbet Hooghe et Gary Marks, « Unraveling the Central State, but How? Types of Multi-Level Governance » (2003) 97:2 The American Political Science Rev 233; Michael Howlett, « Governance Modes, Policy Regimes and Operational Plans: A Multi-Level Nested Model of Policy Instrument Choice and Policy Design » (2009) 42:1 Policy Sciences 73.
  18. Ces processus sont abordés plus en détail dans le troisième rapport du volet de recherche sur les autorités publiques : How to Decide? Engagement, Information, and Capacity, qui est à venir d’Énergie Positive.

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